Ces derniers jours sur la toile, « une émouvante vidéo » semble avoir eu beaucoup de succès. Vous l’avez peut-être vue, là, ici, là, là ou encore là… C’est une séquence qui a été tournée par des caméramans de la BBC, au cours du tournage d’une mini série de documentaires « Penguins – Spy in the huddle ». On y voit un manchot empereur sur la banquise en Antarctique, en train de toucher du bec un poussin congelé et bel et bien mort. La musique et les commentaires en font en effet un extrait poignant : « Elle espère qu’il est peut-être encore en vie. Son repli de poche est la seule chose qu’elle connaît pour lui sauver la vie. Un compagnon femelle partage son chagrin. Une mère investit tout pour son petit, le perdre est une tragédie. Elle devra attendre une autre année ». Mais le problème c’est que les propos ne reflètent pas complètement la réalité!
Pour Françoise Amélineau, qui a passé plus d’un an sur la base scientifique française de Dumont d’Urville en Antarctique en tant qu’ornithologue pour le compte du laboratoire de Strasbourg (IPHC-DEPE), ce comportement est « typique d’un individu non reproducteur ou bien en échec de reproduction ». L’adulte sur la vidéo ne serait donc pas la mère du petit congelé. Même si celle-ci avait égaré son petit, « les manchots reconnaissent leur poussin grâce au chant, donc une mère aurait bien du mal à reconnaitre son poussin une fois mort », explique Françoise Amélineau.
« La voix-off suppose qu’il s’agit d’une femelle, mais la voix de manchot que l’on entend est un chant de mâle », indique Michaël Beaulieu, chercheur à l’université de Greifswald (Allemagne). Il a lui aussi passé plus d’un an dans cette contrée du sud. « C’est surement pour renforcer la notion d’instinct maternel », ajoute-t-il. Une ruse des cinéastes pour toucher davantage le public ?
Qu’a-t-il donc pu arriver à ce petit ?
Pendant qu’il grandit, il est impératif que le poussin se tienne sur les pattes de son parent, sous la poche incubatrice (repli de peau abdominal). Parce qu’il risque gros : froid, malnutrition, prédation, kidnapping…
Reprenons. N’étant pas capable de réguler lui-même sa température corporelle, le petit est susceptible de mourir de froid quand les conditions météorologiques sont mauvaises, en cas de blizzard notamment. La malnutrition est aussi une cause de décès à ce stade. Il faut savoir qu’en tant que prédateur marin, le manchot empereur dépend des ressources marines pour se nourrir. Alors les parents se partagent les tâches : l’un reste à terre pour couver et nourrir le petit tandis que l’autre part en mer pour s’alimenter et ramener de la victuaille à son rejeton. Les deux membres du couple alternent ainsi les efforts jusqu’à ce que le poussin soit émancipé thermiquement, c’est à dire jusqu’à ce qu’il ait assez de duvet pour rester seul. Mais quand un des parents reste en mer trop longtemps pour s’alimenter, l’autre peut ne pas avoir assez de réserves énergétiques pour l’attendre et peut être contraint d’abandonner son petit, pour partir en mer se réalimenter et assurer sa survie. Autre risque auquel est confronté le jeune oiseau : la prédation. Le Pétrel Géant qui rode n’attend qu’une occasion pour en faire son repas. C’est le jeu. Enfin, le petit peut être kidnappé … Les manchots inemployés en échec de reproduction sont encore « bourrés d’hormones » et cherchent un petit à tout prix, mort ou vif. C’est la prolactine, hormone des soins parentaux chez les oiseaux, qui est impliquée dans ce comportement des plus étranges. Il arrive que ces « voleurs » se battent avec un parent, mettant en danger le petit qui peut se retrouver écrasé (et tué) par la cohue ainsi créée. Mais même une fois kidnappé, le petit est le plus souvent abandonné un peu plus tard, voué à congeler sur la glace s’il est très jeune. Pour Michaël Beaulieu, c’est probablement ce qui est arrivé au petit que l’on voit sur la vidéo. « C’est dommage de ne pas raconter toute l’histoire et de ne montrer qu’un aspect très anthropocentrique de la réalité », note-t-il.
Cette vidéo n’est donc pas éducative, mais tente de jouer sur la corde sensible, et ça marche… Continuez à regarder ces splendides oiseaux et à vous préoccuper de leur sort, mais attention aux informations… disons arrangées !
Et puis ça entretien la vision romancée de l’instinct maternel chez les humains, donc c’est tout bénef ! Anthropomorphisme et stéréotypes de genre à la sauce guimauve, tout pour plaire aux réseaux sociaux.
Le message est clair : animal toujours bon et gentil, humain (surtout si mère qui abandonne son enfant) pas bien.
en effet c’est incroyable….on se laisse tout à fait prendre par les commentaires et on ne demande qu’à y croire….sacrément déstabilisant de voir comment des images peuvent être interpréter et mener à de la désinformation